Le fameux manteau rouge

Elle n’avait aucune idée, en fait, du manteau qu’elle voulait vraiment. Sa mère et elle erraient dans les allées des Galeries Lafayette. C’était un décembre de l’hiver 1993. Elle avait 14 ans et demi. Était en 4ème C. Avait intégré un collège privé parce que, après toute une scolarité dans le public, et notamment en ZEP, ses parents avaient préféré les inscrire, son frère et elle, dans cet établissement réputé de la région. Fini le bus de campagne qui passait devant le portail de la maison, bonjour les aller-retours de leur mère matin et soir pour les emmener aux aurores à la gare la plus proche. Pour un meilleur enseignement, semblait-il. Et une meilleure discipline, surtout. Un pari qui coûtait un bras.

Elle cherchait un manteau, donc. LE manteau. Celui qu’elle porterait avec fierté. Celui qui lui permettrait, enfin, de s’intégrer. Car depuis la rentrée de septembre, elle ne se sentait plus faire partie d’aucun groupe. Le hasard avait décidé qu’elle se placerait le premier jour à côté du « gros » et de la « grunge », dixit leurs camarades de classe. De toute façon, il n’y avait que cette place de libre. Tous les autres s’étaient précipités comme des furies, deux par deux et par affinité. Sans le savoir, elle avait ainsi intégré le mini-clan de ceux qui se font vanner. C’est à ce moment même qu’elle s’était collé à la super-glue l’étiquette qu’elle porterait jusqu’aux vacances d’été : celle de « rejetée ». Son baggy, son sweat à capuche et ses Adidas Gazelle aux pieds n’avaient sans doute pas aidé. Et elle avait compris à la fin de cette sordide première journée de classe, après que la prof principale ait montré le bout de son nez aviné et embaumé la salle d’une douce odeur de wisky et tabac froid, qu’elle resterait assise à cette place-là toute l’année. Car dans cet établissement où les élèves se suivaient du CP à la Terminale, c’était la règle : on restait scotché entre les quatre mêmes murs de septembre à juillet. Et sur le même tabouret.

Alors, l’hiver arrivant, les doudounes et les duffle coat Chevignon remplaçant peu à peu les chemises vichy et liberty sur les épaules des post-ados au cœur de leur période acnéique, elle avait demandé un nouveau manteau pour Noël. Elle le voulait, cet uniforme. Et elle voulait avant tout de la marque. Marre des railleries. Ras le bol d’être dans le camp des loosers. Ses parents ont accepté. Mais hors de question de céder à la tyrannie du duffle coat ni de la doudoune à l’écusson canard. Budget indécent pour une jeunette encore en mutation qui ne le porterait sans doute plus l’année suivante.

Mère et fille avaient donc décidé ensemble de cette virée parisienne, spécialement pour le trouver, ce manteau tant fantasmé. Celui qui lui permettrait de continuer l’année la tête haute et le style affuté. Pas de Chevignon, ok. « Mais hors de question d’acheter une imitation ! », avait-elle prévenu dans le train de banlieue qui les menait à la capitale. Ç’aurait été la pire faute de goût. La honte suprême. Il fallait de la marque, et pas n’importe laquelle. Chevignon était bien trop cher, certes. Restait Creeks ou à la rigueur Chipie. Mais bon, c’était plutôt pour les agendas et les pochettes plastique, Chipie.

« Ho regarde, maman, ce bomber ! C’est bien, ça, Stéphanie et Antoine en ont un » (comprendre, les stars de la classe, ceux qui fumaient des pétards derrière le bâtiment B – cela dit, elle ne se souvenait pas qu’il y ait eu un endroit à fumette identifié par tous dans son ancien collège de ZEP)
« Mais ce n’est pas un manteau voyons… Tu vas te geler tout l’hiver avec ça »
« Mais si regarde ! »

Elle l’avait déjà sur le dos, face au miroir, se retournant de moitié pour admirer l’allure que cet immonde bout de tissus bleu pétrole aux reflets argentés pouvait lui donner. Sa mère la regardait, incrédule, avec un certain agacement. Il faut dire que cela faisait une bonne heure qu’elles tournaient et viraient dans les allées des Grands Magasins et rien de ce qu’elle pouvait lui suggérer ne trouvait grâce à ses yeux.

Jusqu’au moment où, au détour du rayon Lee Cooper, son regard se posa sur un manteau… rouge. Ou plutôt, framboise écrasée. Avec un col en velours côtelé et des boutons en cuir marrons foncés. Bien molletonné. Un vrai duvet. Elle tomba amoureuse de ce manteau. C’était elle. Enfin. Le regard approbateur et complice de sa mère finit de la combler. Il était cher,  ce manteau, « mais pour cette qualité, ton père et moi voulons bien faire un effort », lui dit sa mère.

Dans le train du retour, elle se rêvait déjà dans la cour du collège, au retour des vacances de Noël, arborant sa nouvelle acquisition. Être enfin du côté de ceux qui assurent. De ceux qui ont compris les codes et les maîtrisent. La donne avait changé. Elle aimait ses parents plus que tout au monde de l’avoir accompagnée dans cette épreuve. Elle en sortirait victorieuse, assurément.

Janvier 1994. Rentrée des classes. Un peu fébrile quoique bien emmitouflée, elle souffla un bon coup avant de passer le portail du collège. Elle fit quelques pas, regardant ses pieds d’abord. Releva la tête, puis quelques pas encore. Elle regardait droit devant elle désormais. Puis, comme dans une scène de film au ralenti, se sentant enfin la force d’affronter les regards, elle jeta un oeil de chaque côté tandis qu’elle continuait à marcher pour tenter de capter, au mieux un sourire, au pire un coup d’œil indifférent, signifiant par là-même qu’elle se fondait enfin dans la masse. Ce furent des regards interloqués suivis de messes basses et sourires en coin qui la suivirent jusqu’à la porte de sa salle de classe. Elle avait voulu se sentir comme un poisson dans l’eau. Elle était désormais comme un poisson rouge dans un aquarium infesté de piranhas.

La grunge et le gros la tirèrent pas la manche pour l’isoler.

« Mais qu’est-ce que tu as fait ? », lui siffla l’une comme un serpent.
« Pourquoi tu as choisi… rouge ?? Tu veux qu’on nous vanne encore plus ? Tu crois pas qu’on a déjà notre dose ? », s’offusqua l’autre.
« Quoi, vous n’aimez pas le rouge ? », lança-t-elle, prise d’une colère noire qui lui chatouillait les oreilles, profondément déçue et attristée. « Et bien moi j’aime le rouge, et je vous emmerde tous », lança-t-elle le plus fort possible. Elle avait signé là son arrêt de mort. Elle parvient à terminer la journée avec une apparente fierté. La tête haute mais le cœur dans les Gazelles.

Elle rentra à la maison en pleurs, supplia ses parents d’aller rendre le manteau pour un duffle coat bleu marine, peu importe la marque, pourvu qu’il ne soit pas rouge. Ses parents, tristes et en colère de ce que leur fille traversait, mais plus soudés que jamais, refusèrent. Il eut été sans doute plus aisé pour eux d’accepter de le remplacer. Plus de pleurs. Plus d’engueulades et de portes qui claquent. Mais ils choisirent de ne pas céder. Le cœur serré mais persuadés que le message en valait la chandelle. Entrer dans le jeu, c’était entrer dans le moule. Ce furent de longues et houleuses conversations. Elle avait aimé ce manteau. Elle l’avait admiré, bien posé sur son cintre, sur la porte de l’armoire, avant de le porter enfin. Elle l’assumerait. Ce manteau rouge avait un prix : pas celui qui avait fait un peu mal au compte en banque. Celui, plus précieux, de la liberté. De la dignité. Du respect de la différence.

Le reste de l’année fut une série de moqueries. Mais elle s’y était faite et avait affûté son sens de la répartie. Et puis, elle savait que ce n’était plus qu’une question de mois. Ses parents avaient décidé de les inscrire à nouveau l’année suivante dans leur ancien collège. Le carnet n’était pas meilleur. La discipline, n’en parlons pas. Et la joie de vivre, si précieuse dans cette famille, s’était un peu éteinte. Elle retrouverait ses amis, sa cantine, le bus du matin, la cour de récré. Un endroit de mixité où d’autres codes régnaient. Pas forcément plus intelligents, mais elle était chez elle. Et puis, finalement, ce manteau, il allait plutôt bien avec sa bonne vieille paire d’Adidas Gazelle.

(Et parce que ma mère aime aussi blogger, vous pouvez lire sa version 2 du « Fameux manteau rouge » sur son blog !)

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